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Prélude
Es un fènis(*)
! Après avoir dormi d’un rêve envolé, un bâillement
estival m’invite à ouvrir les volets de ma chambre
d’hôte. Les gonds grincent le dessous du temps avec
des crr-crr, crisscric- cre, crui-crui et les
essences des dieux de la Provence semblent approuver
mon arrivée au cœur du monde. Nul doute à cela, je
vis éveillé en plein rêve: la vie. Elle me dévoile
l’une ou l’autre de ses réalisations. Apparaît alors
près d’un bosquet de chênes kermès, un «cabanas»** .
Si ce n’est pas un miracle! Aussi vieux que
l’érosion, il témoigne encore d’un équilibre naturel
qui fait face à la nuit des temps. Les pierres
plates s’entrecroisent et «s’encorbellent»
merveilleusement, jusqu’à former une
* Es un fénis!
c’est un miracle! ( en provençal).
**Cabanas : architecture rurale en pierre sèche liée
aux activités agricoles.
voûte venue d’un autre monde. Il a tout l’aspect
d’un vestige du peuple ligure et moi, celui d’un
émigré qui revient chez lui. Ma foi, enfin j’y suis,
me voilà chez moi.
Des merles siffleurs et mille autres plumages
oniriques orchestrent le premier réveil de la
nature. De tous côtés on chante, jusque dans les
contours rocailleux où je devine ces herbes du
soleil comme le thym, la sarriette, le romarin, le
serpolet, qui peuplent la garrigue.
Déjà, je sens une rosée exhaler les parfums d’une
terre chaude de séduction. Une terre chatoyante qui
accueille des arbres aux troncs sculptés, aux
toisons de feuilles argentées. J’observe les
immortels oliviers chanter successivement du côté
d’une intense lumière. A mon idée, ils doivent
approcher les septante, et figurez-vous que chacun
d’eux me fait l’effet d’un ange qui chuchote à mon
cœur, tout comme le fait mon pays:
«Les secrets ne sont pas faits pour être gardés».
Oh! par Saint Joseph de la Pérusse! C’est clair.
Après une telle révélation, je suis fin prêt à
recevoir l’illumination de mon étoile. Mazette de
mazette! quelle
merveille que la transparence matinale et quelle
ressemblance avec les collines de frère Giono. Plus
surprenant encore, ici et là, des murs de pierre
sèche aux inimitables sourires s’étirent à perte de
vue sous les premiers rayons de l’astre solaire.
C’est un véritable équipage minéral qui s’articule
en vaisseau tout terrain. Sur les terrasses
structurées en jardins de l’espace, je reconnais des
amandiers, des cerisiers, des abricotiers,
et des arbres dont je ne connaîtrai sûrement jamais
le nom. Il y a, à n’en point douter un accord dans
l’harmonie et c’est bien l’homme d’ici qui a voulu
qu’il
en soit ainsi.
Cocagne de nom! à présent, de ce petit jour tout
pomponné de retrouvailles, la conscience marginale,
je commence à me détacher gentiment des nécessités
que dicte un monde du travail devenu hérissé de
chiffres. Mystères d’une Provence à dimension
humaine, je vais écouter les anges de tes collines à
la lettre, et ce, jusqu’à ma fin dernière. Oh! oui,
exalter intelligemment le repos suffira à adoucir
mes raisons de
vivre.
A vrai dire, je sens qu’une émotion mauve-lavande me
pénètre l’âme, à l’instant même où je déguste ma
première matinée de vacances. J’ai pour ainsi dire
l’effet du flux de mes ancêtres qui traverse mes
sentiments de part en part. Et si la Terre commence
en Provence, alors voici que je viens de naître à
nouveau dans les saveurs naïves de l’imagination.
Mais vous savez, pour résumer ma présence ici, si
proche, si loin d’une norme mistralienne et en dépit
de toutes les théories, je vous avoue qu’au-delà du
Rhône et 300 km à la ronde, tout au moins, je me
sens désormais partout chez moi dans cette province
royale Française. Oui, comme je vous le dis,
j’essaie d’être moi-même, si authentique, autant du
côté de ce Ciel
spontané que de cette Terre en fleurs. Je peux
joindre ainsi ces deux éléments et réaliser que je
suis, moi aussi, une merveille du monde, avant que
la mort ne m’emporte dans une zone plus intense.
Vinzou! il est vrai que c’est tout l’homme comme je
l’aime.
Tout bien pesé, de nature têtue, je rajoute sans
exagération que cette région de France me donne la
nette impression que partout Il ne fait pas bon
travailler quand les cigales chantent où je vais
aller, mon sourire sera le bienvenu. Mais pour le
coup, cela fait bien quarante ans plombés que je n’y
avais plus mis les pieds. Tout cela pour l’ironie
d’une incroyable destinée qui est la mienne loin de
ma terre natale. Pour gagner ma croûte et trouver
mon chemin, je suis allé là où s’achèvent toutes les
avenues de platanes. Oui, jusqu’aux seuils même des
fatalités de vivre. Hé bien, parbleu! A force de ne
plus le redouter, l’inconnu m’a réservé bien des
surprises.
Placé en réserve, rivé à un contrat social compliqué
qui m’a retourné plusieurs fois dans le sable de mes
tripes. Purée! Quel
pays que celui du chocolat et des banques! Et que de
compromis pour si peu de temps passé avec les champs
fleuris, les truffes blanches, les drailles de la
transhumance, les rivières et tous les parfums des
collines. Si vous saviez! Afin d’apporter à sa vie
un
peu d’authenticité, que d’efforts et de prises de
conscience pour retrouver ses racines. Mon cœur est
ici… Et mon esprit, lui, où est-il?
Fan! je peux le dire aujourd’hui dans tout l’éclat
de mon évolution. Après un long oubli au-dessus de
moi-même, tu m’as manqué ma merveille, ma Cathédrale
Provençale, mon inséparable compagne. Même mes
cellules et le rouge de mes veines réclamaient
l’accès à ton enchantement. Aujourd’hui, quand je
suis face au
destin, après m’être tant crevé le bédélet, j’ai le
bourgeon. J’éclate de naturel et du bon sens de la
vie.
O pechère! comment vous l’expliquer? La vie, cela
dure, et l’on ne peut pas l’arrêter. Par les chemins
de ma mémoire, je me souviens d’un pays de l’âme où
chaque instant crépite comme un feu de la Saint
Jean. Des grands-parents, un mazet, un lopin de
terre, un père et une merveilleuse mère qui
parlaient en patois de chasse, de pêche, de travail,
de pétanque et d’amour. Figurez-vous que, même
expatrié, j’ai toujours eu un penchant naturel pour
la tendre relation avec le beau, la pierre, l’œil
souriant, la taquinerie, la tuile romaine,
l’inspiration, le conte, la couleur, les parfums, le
tendre
parler, l’accent de l’olive. Le bouquet des cœurs,
quoi! Cela ne vaut-il pas tout son pesant d’or pour
explication?
Tout bien considéré, je me suis toujours senti
adepte de ce proverbe provençal que mon père
promenait au bout de sa langue tout au long de
l’année: «Fai pas bon travaia quand la cigalo
canto».
C’est-à-dire que mon père, et cela durant toutes les
saisons, entendait chanter sans peine les cigales
dans le cœur de ma tendre mère. Il ne désirait rien
de plus.
Ah! le vieux!… L’ensoleillé!… et elle!…
Ne faut-il pas la pleine lumière pour tant d’amour?…
Mais pour parfaire mon évolution, je dois aller aux
saisons prochaines, car même disparus dans les
nuées, mes parents n’en restent pas moins une
chaleur vivante qui me réchauffe l’âme. J’ai la
chance d’avoir
été leur pitiou, et pour honorer les mystères du
vivant, je leur dédie cet ouvrage. Je le leur lirai
tout haut, sur la colline qui a bercé mon enfance.
En cela, je me reconnaîtrai à travers cette parole
sans qu’aucune ombre n’entache mon esprit.
Monsieur le vieux, je vous prie. Surnommé Vitour (Victor, en
provençal) le
sage ou la Provence des poètes. Truculent
personnage, présent dans les si beaux tableaux de la
vie, avec la même simplicité que les places de
village, les gaules et les cafés, les boules et les
belotes. Mon père m’a m’éduqué dans le raffinement
de son désarmant bon sens. Que ce soit la joie de
vivre, grâce aux épreuves de la vie, il fut le plus
grand de mes enseignants, ce qu’assurément aucune
école au monde n’aurait su faire à sa place.
C’était sans doute sa force, en dépit de toutes les
théories sur le bonheur, une fourre de rire et une
preuve d’amour lui suffisaient. Et, sans compter
toutes les fusées de couillonnades qui lui
traversaient le cœur à chaque seconde. Ah, ça oui,
avec ses chicanes bienveillantes, il était si
heureux d’être sur terre qu’il ne se posait jamais
une seule question sur le pourquoi des choses.
Je vous assure que l’on ne peut guère faire le deuil
d’un homme qui a un caractère éternel. Boudille! Ne
sommes-nous pas dans les traces du bout du monde!
Tut! Tut! Et du train dont je suis le passager, tant
mieux, car j’ai toujours eu envie d’être sur les
rails de l’infini.
Té, quant à moi, je suis à cheval sur mon
demi-siècle, au galop de ma vie. Avec mes rides sur
le front, j’ai l’air plus «homme», et bien qu’encore
étranger dans mon pays après tant d’éloignement et
de frasques, je peux tranquillement faire le
décompte de mes jours. Un, deux, trois, un
demi-siècle! Un deux, trois, Olive! Té, je me
retourne, et que vois-je? La certitude qu’il me
reste
un seul sentiment d’appartenance ici-bas : une
amitié toute particulière pour tout ce qui a rapport
à la Provence proprement dite.
De frère Frédéric Mistral jusqu’aux «Lettres de mon
moulin», il m’était impossible d’ignorer le marché
de mon enfance.
Que ce soit dans le silence ou dans le bruit,
j’entends la vie. Il me semble d’ailleurs que le
marché est le seul lieu sur Terre où les pensées
humaines ne peuvent pas être marmorisées.
Ah! quel lieu public, social et enchanteur, gardien
de tous les biens et savoirs de la Terre! Tous les
faiseurs de miracles sont là avec leur secret. Et
moi, ce « jourd’hui » de tous les matins du monde,
j’y suis…
Qu’ajouter de plus? si ce n’est que je m’en vais
vous le raconter, ce marché.
Zou!… |
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