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              Les enfants blessés

   GENRE :Belle lettre ( thème de la résilience)       
  
Coup de cœur de l'association littéraire de l'arc jurassien pour la profondeur et la puissance que dégage cet écrit de Bocampe

Format 19 sur 11, Couverture laminé brillant en noir et blanc, dessin de la couverture réalisé par Olivier Blandenier. Intérieur, 108 pages sur du bouffan 90 grammes.
Brochage dos carre colle-rogne trois faces

Isbn: 978-2-9700557-9-2

Prix : 24 CHF (15 euro) port compris
 

                           Chapitre : 

             Du temps qui passe      15h30

           Depuis ce matin qui ne ressemble en aucune façon aux autres matins du monde, il est certain que pour moi, le temps s’est comme reconfiguré en blancheur d’éternité. Pour l’occasion, j’ai décidé de ne rien manger aujourd’hui afin d’être totalement concentré à cet évènement majeur qui me bouleverse. Hors des mots, tout mon cœur s’étale si large que je peux le traverser à vol d’âme. Je suis cathédralement avec toi, je te rejoins chaudement dans ta grandeur d’âme. Vois-tu, très chère, au-dessus de mon chasme, ta lettre est comme un rayon issu d’un ciel qui me tombe sur la tête. Plomg !

    Tout remonte singulièrement à la surface, tes rires angéliques, tes baisers mielleux, la soie de tes cheveux, ton odeur, tes yeux. En réalité, dans une ascension d’images aux buts lointains, tu es présente, avec force et avec je ne sais quel secret s’animant d’une source à retrouver. J’entends ses glouglous qui seront ce jour l’ornement de ma conscience et quoique ta lettre en dise par la suite.

        Tout haut, magique et toujours magique, jusque-là mystère, je rends grâce au Grand Monde d’avoir pu partager des échappées d’instants avec toi sur tous ces chemins semés d’initiatives.

       Ton courrier par qui mon feu s’allume, me transporte de bilans en rétrospectives sur ce sens profond de l’existence qui me ceinture de cheminements. C’est là que se trouve l’essence de mon interminable quête, vivre admirablement le déroulement de mes jours grâce au désordre somptueux de mon histoire passée.

       Vers le début de ma nuit, au milieu de ma nuit, en tombée de ma nuit et jusqu’au moment prochain où l’aube suprême se lève. Je reste à vif, éveillé devant le Grand Monde plutôt que je m’y fonds, au point que la liberté qui m’est allouée me servira à accéder aux miracles de « l’existé ».

      A l’authenticité de mes sentiments et suite à ton silence écarté, ne sachant plus si tu étais en vie ou si tu avais rejoins la grande Odyssée, je me suis profondément posé cette question du pourquoi tout cela. Ainsi chaviré dans des douleurs par un chagrin d’amour, j’ai vécu dans des endroits moraux que je n’avais jamais fréquentés, ce qui a nécessité que je me saisisse pour méditer mes souffrances.

       Et quelle causerie ! Je peux te confirmer que les anges sont aussi de grands bavards, d’ailleurs, fort heureusement pour moi, car le mode primitif du silence prend tellement de forces que je n’en serai pas revenu.

      Au fond, grâce à cette expérience du cri de l’âme, le sens de ma vie est devenu un instrument « d’angélitude » enfoui dans les épaisseurs de mon être qui monte comme le son d’une infinitude. Ce sera un do dans les brumes du soir sur une gamme qui sur les océans chemine.

      Mais nul doute, Eléonore, depuis ces dix dernières années de travail intense sur le devenir, et selon cette règle de n’en faire aucune, j’apprends depuis peu à respirer au pavillon des poètes. 

        Ici au village, quoique je vive à deux kilomètres de St-Jean la Conques, les habitants me surnomment « l’écrivain ». En fait, je survis piètrement de quelques chantiers ainsi que de mes livres, qui me nourrissent plus l’esprit que le ventre. Tout comme Zara, je suis un rêve envolé dans les airs, un inadapté au stress, au virtuel, et à ce qui est vil et bas. Disons que je suis un croisiériste de l’odyssée cosmique, pauvre, mais grandement heureux. Ma révélation est de me relier à mon être avec lequel dès chaque aube, je peux devenir en son nom.

      En Provence, des senteurs et des couleurs qui ont bercé mon enfance ma plume se sert comme encrier. Dès l’aurore, je trempe mon outil d’âme dans le monde que je perçois et que je pénètre imprévisiblement par l’immensité.

        Tiens, une fois Eléonore, alors que la métamorphose du pissenlit battait son plein dans une prairie, que les derniers lilas s’ouvraient de noblesse, sans dire mot, j’observais Zara qui comme par enchantement avait décidé ce jour-là, de souffler sur toutes les boules blanches qui se distinguaient si bien du vert des hautes herbes et du jaune des boutons d’or.

       Oh miracle des ans aux coudes des profondeurs ! Si tu avais vu ça. A tout miracle un homme s’aventure, les graines de pissenlits fusaient et brillaient de lumière au gré d’une brise légère et providentielle. Pure magie d’enthousiasme humain où je me suis attardé. La terre était sous mes pieds et cela se sentait jusque dans tout mon corps. Mes cellules vibraient, mon sang dans l’altitude, les pores de ma peau prenaient l’attitude d’un seuil.

      Déterminée, en résonance avec l’inconnu, Zara expirait tout son gaz carbonique avec l’intention d’offrir la vie à chacune des sphères blanches de l’herbage. Cela voletait par milliers des parachutes végétaux au-dessous de la corniche du Grand Monde. Quel inoubliable bing bang de graine en suspens !  Chose où nous ravisse l’âme du jamais vu, et par surcroît, mêlé de près à cette grandeur, le vent complice dirigeait le convoi. Les spirales d’air donnaient de temps à autre l’impression d’un chœur suprasensible. Même sœur les abeilles participaient au prodige, avec des bzz, bzz, bzz, ailés et lumineux sous l’immobile bleu d’azur.   

         C’était un de ces jours d’en haut où Zara refaisait le petit monde. Elle chantait au milieu de toutes ces tiges de solitude, éclairée de la grâce divine que seuls les « fous » savent atteindre. Sûrement tel spectacle ne s’était pas vu du ciel depuis Eve la Magnifique.

         Hé ! « Le temps des secrets » a peut-être fait la même chose avec l’univers. Il aurait soufflé et soufflé par la grande porte de la vie où tant d’étoiles et de galaxies seraient nées dans l’ombre de la mobilité qui donne accès au boulevard du néant.

       La terre est sous nos pieds, Eléonore, à notre droite l’amour, à gauche l’amour, devant et derrière, pareil. Pas que je redoute de tourner la tête, du moins, lorsque je la lève à l’endroit de la grande porte du ciel par quoi une marche s’ouvre, je constate bâton de pèlerin en main que nous sommes encerclés d’amour.

          Et voilà que ta présence m’éveille encore à mon être par des réalités que seuls les enfants blessés comprennent. Des réalités qui n’en seront jamais.  A mots couverts, je sens leurs lignes et m’ajuste à leurs traits. Elles oeuvrent dans ce jour nouveau aux instants insoulevables.

          Je veux parler de ces moments de poésie qui par le simple lieu du maintenant donne aux yeux du monde l’onde et le reflet d’un amour aussi grand et vaste que l’infinitude installé à demeure dans nos esprits.

        Parfois, sur la Planète Bleue, j’ai l’impression que derrière l’homme se penche la femme et que tous deux en covalence et en balançoire dans le genre humain brandissent un flambeau avec je ne sais quoi de fantastique comme flamme éternelle.

      Disant cela, je nous revois à travers une de nos plus belles images passées ensemble. C’était au cap Fréhel, en Bretagne, ta région préférée me semble-t-il. Lors d’une nuit d’été, de nos embrassements à la séance d’une marée montante, nus sur une plage de sable blanc et seuls comme deux étoiles qui s’appellent par brillances, au rythme des vagues, nos chairs et nos coeurs s’harmonisaient aux forces d’exister. L’air était tiède, la brise marine caressait nos corps d’eau. Les portes de l’amour s’ouvraient au fond de la nature et semblaient venir de partout, en cadence, à chaque gonflement des rouleaux fréheliens.

        Voici un rêve commun que nous avons réalisé cette nuit là, Eléonore, sentir l’ « être de la vie » sans avoir à s’expliquer ce que cela veut dire. Royal. Spectacle autrement attirant que vivre lorsque le partage d’amour est naturel et emboîté de tous les côtés avec « ce qui est ».

         En nous livrant à l’espace-temps, « le temps des secrets » nous a fait don du merveilleux sans s’être fait annoncer dans un voyage organisé. Cet endroit nous est si connu parce que c’est là où il vit avec chacun de nous, dans l’antre de l’instant.

         Si l’on ne savait plus réaliser nos rêves avec les rêves des autres, la vie imaginaire disparaîtrait de la surface de la terre. Ce serait pareil avec l’amour, si l’on ne savait plus aimer sans se remettre totalement en question, pourrions-nous vraiment parler d’amour.

            Il y a mille attitudes mais une seule manière d’être, c’est une qualité de force d’esprit, d’art et de poésie. C’est aussi une vraie fureur de notre époque que d’occulter ce bon sens de la vie. Chaque jour qui passe, cette ignorance gagne du terrain et va effaçant ce miracle des consciences.  Le moment est périlleux d’autant plus que nous faisons des pirouettes avec notre siècle bien que l’ineffable ressemblance et appartenance de l’homme avec l’univers soit trop souvent piétinée.

         A force d’oublier la plus magnifique des couleurs, l’homme ne se souvient plus qu’il est homme debout en équilibre instable entre la cité céleste et la cité terrestre. Peut-on être un homme sans passé, sans origine, sans histoire ? Le passé est une source qui nous a vu naître. Il a tant besoin qu’on lui porte conscience au lieu de lui élever des statues et de lui cuire des crapauds. D’ailleurs, n’est-ce point de ce futur inconnu qui vient à nous dont dépendent tous nos soins et gestes de l’âme envers le passé ? Un passé digéré, identifié et métabolisé… jusqu’à la plus haute cime du futur. 

                                               

                 RESUME 

 L'écriture de Bocampe semble décidément vouloir avancer vers ce qui sous-tend davantage le désir de création, sa nécessité, que la création elle-même. Ce stupéfiant processus d'arrachements et de reconstitution de soi que provoque tout de même le besoin de créer ne nourrirait-il pas finalement notre désir de néant, que nous n'ayons de cesse d'en rechercher la trace, ce qui de ce point de vue là, rendrait l'agir au moins aussi fascinant que l'attente?
Et est-ce que la poésie, celle qui avance à visage découvert et nous surprend en flagrant délit de factuel comme de merveilleux, n'aurait pas quelque chose à voir avec la vacuité, mais une vacuité qui merveilleusement répondrait à l'attente, la comblerait?

   Autrement dit, l'amour n'entretiendrait-il pas un rapport avec l'inconscient désir de rejoindre ce plein vide?
Parce que dans ce texte l'attelage du rêve au langage est prétexte aussi à essayer de comprendre, une réalité explose sur le plan de la conscience.
Eléonore c'est la compassion, évidement, et les Enfants Blessés sont parmi les humains ceux, qui, intuitivement, sentent que leur indécrottable nostalgie, leur spleen, n'est autre que le symptôme résurgent de la mémoire oubliée d'une très ancienne blessure d'amour.

       
Bocampe pense le monde en conduisant son véhicule poétique avec toujours autant de fraîcheur, de gravité et de spontanéité.

Régis Nivelle
écrivain et critique d'art




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