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Chapitre
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Du temps qui passe 15h30
Depuis
ce matin qui ne ressemble en aucune façon aux autres matins
du monde, il est certain que pour moi, le temps s’est comme
reconfiguré en blancheur d’éternité. Pour l’occasion, j’ai
décidé de ne rien manger aujourd’hui afin d’être totalement
concentré à cet évènement majeur qui me bouleverse. Hors des
mots, tout mon cœur s’étale si large que je peux le
traverser à vol d’âme. Je suis cathédralement avec toi, je
te rejoins chaudement dans ta grandeur d’âme. Vois-tu, très
chère, au-dessus de mon chasme, ta lettre est comme un rayon
issu d’un ciel qui me tombe sur la tête. Plomg !
Tout remonte singulièrement à la surface, tes rires
angéliques, tes baisers mielleux, la soie de tes cheveux,
ton odeur, tes yeux. En réalité, dans une ascension d’images
aux buts lointains, tu es présente, avec force et avec je ne
sais quel secret s’animant d’une source à retrouver.
J’entends ses glouglous qui seront ce jour l’ornement de ma
conscience et quoique ta lettre en dise par la suite.
Tout
haut, magique et toujours magique, jusque-là mystère, je
rends grâce au Grand Monde d’avoir pu partager des échappées
d’instants avec toi sur tous ces chemins semés
d’initiatives.
Ton courrier par qui mon feu s’allume, me transporte
de bilans en rétrospectives sur ce sens profond de
l’existence qui me ceinture de cheminements. C’est là que se
trouve l’essence de mon interminable quête, vivre
admirablement le déroulement de mes jours grâce au désordre
somptueux de mon histoire passée.
Vers le début de ma nuit, au milieu de ma nuit, en
tombée de ma nuit et jusqu’au moment prochain où l’aube
suprême se lève. Je reste à vif, éveillé devant le Grand
Monde plutôt que je m’y fonds, au point que la liberté qui
m’est allouée me servira à accéder aux miracles de
« l’existé ».
A l’authenticité de mes sentiments et suite à ton
silence écarté, ne sachant plus si tu étais en vie ou si tu
avais rejoins la grande Odyssée, je me suis profondément
posé cette question du pourquoi tout cela. Ainsi chaviré
dans des douleurs par un chagrin d’amour, j’ai vécu dans des
endroits moraux que je n’avais jamais fréquentés, ce qui a
nécessité que je me saisisse pour méditer mes souffrances.
Et quelle causerie ! Je peux te confirmer que les
anges sont aussi de grands bavards, d’ailleurs, fort
heureusement pour moi, car le mode primitif du silence prend
tellement de forces que je n’en serai pas revenu.
Au fond, grâce à cette expérience du cri de l’âme, le
sens de ma vie est devenu un instrument « d’angélitude »
enfoui dans les épaisseurs de mon être qui monte comme le
son d’une infinitude. Ce sera un do dans les brumes du soir
sur une gamme qui sur les océans chemine.
Mais nul doute, Eléonore, depuis ces dix dernières
années de travail intense sur le devenir, et selon cette
règle de n’en faire aucune, j’apprends depuis peu à respirer
au pavillon des poètes.
Ici au village, quoique je vive à deux kilomètres de
St-Jean la
Conques, les habitants me surnomment
« l’écrivain ». En fait, je survis piètrement de quelques
chantiers ainsi que de mes livres, qui me nourrissent plus
l’esprit que le ventre. Tout comme Zara, je suis un rêve
envolé dans les airs, un inadapté au stress, au virtuel, et
à ce qui est vil et bas. Disons que je suis un croisiériste
de l’odyssée cosmique, pauvre, mais grandement heureux. Ma
révélation est de me relier à mon être avec lequel dès
chaque aube, je peux devenir en son nom.
En Provence, des senteurs et des couleurs qui ont
bercé mon enfance ma plume se sert comme encrier. Dès
l’aurore, je trempe mon outil d’âme dans le monde que je
perçois et que je pénètre imprévisiblement par l’immensité.
Tiens,
une fois Eléonore, alors que la métamorphose du pissenlit
battait son plein dans une prairie, que les derniers lilas
s’ouvraient de noblesse, sans dire mot, j’observais Zara qui
comme par enchantement avait décidé ce jour-là, de souffler
sur toutes les boules blanches qui se distinguaient si bien
du vert des hautes herbes et du jaune des boutons d’or.
Oh miracle
des ans aux coudes des profondeurs ! Si tu avais vu ça. A
tout miracle un homme s’aventure, les graines de pissenlits
fusaient et brillaient de lumière au gré d’une brise légère
et providentielle. Pure magie d’enthousiasme humain où je me
suis attardé. La terre était sous mes pieds et cela se
sentait jusque dans tout mon corps. Mes cellules vibraient,
mon sang dans l’altitude, les pores de ma peau prenaient
l’attitude d’un seuil.
Déterminée, en résonance avec l’inconnu, Zara
expirait tout son gaz carbonique avec l’intention d’offrir
la vie à chacune des sphères blanches de l’herbage. Cela
voletait par milliers des parachutes végétaux au-dessous de
la corniche du Grand Monde. Quel inoubliable bing bang de
graine en suspens ! Chose
où nous ravisse l’âme du jamais vu, et par surcroît, mêlé de
près à cette grandeur, le vent complice dirigeait le convoi.
Les spirales d’air donnaient de temps à autre l’impression
d’un chœur suprasensible. Même sœur les abeilles
participaient au prodige, avec des bzz, bzz, bzz, ailés et
lumineux sous l’immobile bleu d’azur.
C’était un de ces jours d’en haut où Zara
refaisait le petit monde. Elle chantait au milieu de toutes
ces tiges de solitude, éclairée de la grâce divine que seuls
les « fous » savent atteindre. Sûrement tel spectacle ne
s’était pas vu du ciel depuis Eve
la Magnifique.
Hé !
« Le temps des secrets » a peut-être fait la même chose avec
l’univers. Il aurait soufflé et soufflé par la grande porte
de la vie où tant d’étoiles et de galaxies seraient nées
dans l’ombre de la mobilité qui donne accès au boulevard du
néant.
La
terre est sous nos pieds, Eléonore, à notre droite l’amour,
à gauche l’amour, devant et derrière, pareil. Pas que je
redoute de tourner la tête, du moins, lorsque je la lève à
l’endroit de la grande porte du ciel par quoi une marche
s’ouvre, je constate bâton de pèlerin en main que nous
sommes encerclés d’amour.
Et voilà que ta présence m’éveille encore à mon
être par des réalités que seuls les enfants
blessés comprennent. Des réalités qui n’en seront jamais.
A mots couverts, je
sens leurs lignes et m’ajuste à leurs traits. Elles oeuvrent
dans ce jour nouveau aux instants insoulevables.
Je
veux parler de ces moments de poésie qui par le simple lieu
du maintenant donne aux yeux du monde l’onde et le reflet
d’un amour aussi grand et vaste que l’infinitude installé à
demeure dans nos esprits.
Parfois, sur la Planète Bleue, j’ai l’impression
que derrière l’homme se penche la femme et que tous deux en
covalence et en balançoire dans le genre humain brandissent
un flambeau avec je ne sais quoi de fantastique comme flamme
éternelle.
Disant cela, je nous revois à travers une de nos plus
belles images passées ensemble. C’était au cap Fréhel, en
Bretagne, ta région préférée me semble-t-il. Lors d’une nuit
d’été, de nos embrassements à la séance d’une marée
montante, nus sur une plage de sable blanc et seuls comme
deux étoiles qui s’appellent par brillances, au rythme des
vagues, nos chairs et nos coeurs s’harmonisaient aux forces
d’exister. L’air était tiède, la brise marine caressait nos
corps d’eau. Les portes de l’amour s’ouvraient au fond de la
nature et semblaient venir de partout, en cadence, à chaque
gonflement des rouleaux fréheliens.
Voici
un rêve commun que nous avons réalisé cette nuit là,
Eléonore, sentir l’ « être de la vie » sans avoir à
s’expliquer ce que cela veut dire. Royal. Spectacle
autrement attirant que vivre lorsque le partage d’amour est
naturel et emboîté de tous les côtés avec « ce qui est ».
En
nous livrant à l’espace-temps, « le temps des secrets » nous
a fait don du merveilleux sans s’être fait annoncer dans un
voyage organisé. Cet endroit nous est si connu parce que
c’est là où il vit avec chacun de nous, dans l’antre de
l’instant.
Si l’on ne savait plus réaliser nos rêves avec les
rêves des autres, la vie imaginaire disparaîtrait de la
surface de la terre. Ce serait pareil avec l’amour, si l’on
ne savait plus aimer sans se remettre totalement en
question, pourrions-nous vraiment parler d’amour.
Il
y a mille attitudes mais une seule manière d’être, c’est une
qualité de force d’esprit, d’art et de poésie. C’est aussi
une vraie fureur de notre époque que d’occulter ce bon sens
de la vie. Chaque jour qui passe, cette ignorance gagne du
terrain et va effaçant ce miracle des consciences.
Le moment est
périlleux d’autant plus que nous faisons des pirouettes avec
notre siècle bien que l’ineffable ressemblance et
appartenance de l’homme avec l’univers soit trop souvent
piétinée.
A
force d’oublier la plus magnifique des couleurs, l’homme ne
se souvient plus qu’il est homme debout en équilibre
instable entre la cité céleste et la cité terrestre. Peut-on
être un homme sans passé, sans origine, sans histoire ? Le
passé est une source qui nous a vu naître. Il a tant besoin
qu’on lui porte conscience au lieu de lui élever des statues
et de lui cuire des crapauds. D’ailleurs, n’est-ce point de
ce futur inconnu qui vient à nous dont dépendent tous nos
soins et gestes de l’âme envers le passé ? Un passé digéré,
identifié et métabolisé… jusqu’à la plus haute cime du
futur.
RESUME
L'écriture
de Bocampe semble décidément
vouloir avancer vers ce qui sous-tend davantage le désir de
création, sa nécessité, que la création elle-même. Ce
stupéfiant processus d'arrachements et de reconstitution de
soi que provoque tout de même le besoin de créer ne
nourrirait-il pas finalement notre désir de néant, que nous
n'ayons de cesse d'en rechercher la trace, ce qui de ce
point de vue là, rendrait l'agir au moins aussi fascinant
que l'attente?
Et est-ce que la poésie, celle qui avance à visage découvert
et nous surprend en flagrant délit de factuel comme de
merveilleux, n'aurait pas quelque chose à voir avec la
vacuité, mais une vacuité qui merveilleusement répondrait à
l'attente, la comblerait?
Autrement dit, l'amour n'entretiendrait-il pas un rapport
avec l'inconscient désir de rejoindre ce plein vide?
Parce que dans ce texte l'attelage du rêve au langage est
prétexte aussi à essayer de comprendre, une réalité explose
sur le plan de la conscience.
Eléonore c'est la compassion, évidement, et les Enfants
Blessés sont parmi les humains ceux, qui, intuitivement,
sentent que leur indécrottable nostalgie, leur spleen, n'est
autre que le symptôme résurgent de la mémoire oubliée d'une
très ancienne blessure d'amour.
Bocampe pense le monde en conduisant son véhicule poétique
avec toujours autant de fraîcheur, de gravité et de
spontanéité.
Régis Nivelle
écrivain et critique d'art
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