(Coup de
cœur des libraires et lecture en ligne par
Charlotte Etasse
Chapitre
Sur
un arbre perché
Bonne mère ! Cinquante-neuf ans, déjà. Je ne vais pas me
plaindre,
surtout que cela va des mieux. Effectivement,
en cette année qui déroule la limite entre le monde
et moi, je suis éprouvé à l’excès par ce roulis de vivre qui
me charme l’esprit. Entre la Bourgogne et la Suisse, je
veillotte sous le fer de ma conscience, toujours sursaturé
de solitude dans la vaste campagne de France. Ouais ! ce
jourd’hui est bien différent des autres jours. Figurez-vous
que je robinsonne
dans un des endroits les plus froids de France.
Aglagla ! Aglagla ! Pas tant que cela, les
températures des saisons changeraient-elles aussi bien que
nos maux s’agrandissent ? Le comportement de la nature ne
cesse de nous le montrer, mais nous ne
voyons pas grand chose, nous autres, les regrettés du
XXIe siècle. Et cependant, on voudrait nous faire croire à
la pollution, alors que la terre est un « être » en devenir.
Un « être » qui change,
un « être » qui porte dans l’espace et pour un temps
d’une admirable justesse, le mystère de la vie et de son
infini. Allons ! Allons ! Scientoche et écologiste !
Allons !
Où ? Sans
attendre, voilà mon bonheur, révérencieux envers cette
journée qui inspire, je suis dans une clairière qui brille
dans la forêt pour découvrir des sujets qui me rendent la
vie. Diquinquin ! c’est que j’en ai soupé du parcours
biographique. Si vous saviez cher lecteur ! J’ai tant besoin
de vie pour exister. De vie ici, de vie de là, maintenant.
Ces derniers temps,
dans ce pays de la syllabe magique, les vents ont
fait la farandole du pampero. Quel pays que celui-ci ?
Syllabe non ! En avant garde des consciences autant
que nous le pouvons !
Ô les fous du vivant !
Oui, présent… je suis là. C’est à dire que je viens
juste de passer les tourbières. Ce que je sais, c’est qu’en
tous les cas, je me trouve à plus de 900 mètres. Et pour
tout vous dire, cela ressemble fort au pied du mont Risoux,
près du village de Mouthe, non loin de la frontière suisse.
Juré, promis Jura, par tous les Messieurs de Baumes !
Comment vous le dire ? Ne soyez point confits dans votre
tête d’eau. Ecoutez plutôt, Mesdames, et donnez à vos cœurs
un peu de temps pour une lecture susceptible d’accrocher vos
hommes. Franc comme l’oie, je vais vous aider à tourner ces
quelques pages.
Je le désire autant que votre curiosité.
Récemment, dans un paysage embruiné, sur le tablier
des rives, j’ai rôdaillé près d’une riviérette glissante
dans les bois. Vous savez, à la manière des romantiques
franc-comtois. C’est une eau non souillée, si fantastique
avec ses cascatelles et ses arbres fracassés en lisière, que
je n’ai point besoin des superstitions pour narrer les
effets bénéfiques de l’eau.
De toute façon, je suis si détendu que l’on peut me
confondre avec une algue filamenteuse ramifiée d’eau douce.
Mais ne vous y trompez pas, c’est bien moi !
C’est que, sans fée verte dans le sang, j’ai appris à
lui causer avec mes tripes, à mon cours d’eau de douceur
berçante. Je lui
évoque les voyelles et les consonnes qui sont si chères à
mon cœur. Que ce soit en amont ou en aval, bien qu’elle
n’ait pas le même regard, elle m’écoute penser sur les
berges creusées.
Et ce jour de tant d’à-propos, rien n’est plus beau pour moi
que lui parler à l’infini, sans me soucier des qu’en
dira-t-on. Oui,
même que je suis monté sur les plus hautes branches d’un
sapin de chez nous, pour la voir et lui parler de toute ma
cime. Je me suis discrètement
infiltré dans l’exquise discrétion des hauteurs pour
nouer connaissance.
Soulevé, soudain, j’entends les afflations et le
bruissement des feuilles comme voisins des apparences. Les
yeux rigoleurs, rivés sur cette féerie des ondes et
conscient de leur grandeur, je découvre ainsi
l’accroissement de ma conscience. Doux, sans bouger, je
roule avec elle, dans ses tours et ses détours. Je
désenveloppe ainsi quelques pensées sur sa nappe d’eau. On
pourrait me prendre pour un fou. Dis donc Doubs ! Que fait
un homme de mon âge perché là-haut ?
Mais comme si peu de monde sait ce qu’est un homme,
je vous rassure : tout est normal. Mon humanisation flotte
en l’air et plaît aux anges.
Je respire bien à l’aise sur ma branche. L’eau aussi
respire. Je me demande même si elle n’est pas incapable de
mort ! Du moins, elle ne semble pas en garder le souvenir.
Dans un spectacle, aux premières loges, j’adapte mon
souffle à sa respiration. Je respire avec des petits flots
de pensées. J’emporte avec moi, un brin d’enfance, un bateau
en papier, une coque de noix.
Allez ! Va pour le bateau en papier. Capt’ain courage
monte à bord de
cette frêle embarcation. C’est ma condition humaine d’homme
qui vieillit et je ne vais pas m’en affliger.
Au contraire, mon vieillir est paré à toutes
épreuves.
Ça y
est, me voilà parti, je vogue, le cœur chaud, le sang tiède.
Dès lors, je contemple la flore et la faune des eaux de
passage. Je ne saurais vous l’expliquer mais cela me
rappelle mes premiers bains à
la mer, mon premier contact avec l’écume. Jamais rien
ne m’a élevé dans une aussi pure simplicité. En effet, ce
fut une sorte de baptême poétique, naturel, soutenu par les
feux de ce qui ne s’explique pas.
Quand j’étais petit, près du rivage, je me souviens
couvrir mon corps d’écume.
Prendre les vaguelettes pour le vent.
Jouer le rôle d’un rocher écumant à l’ascension
résistible qui s’attache au sable. Viens donc ma houle ! Ma
mer, mon écueil, ma vague, mon écume. Je gratouille le sable
à la recherche de bigorneaux et de clovisses. Coquillage à
l’oreille, elle corne.
Enfant Etoile, qu’entends-je ? Une sonorité lointaine
qui me fouille à fond. J'ois vivre la mer. A cet âge, pas
besoin de remuer des écus à la pelle pour se sentir
propriétaire d’un vaste domaine. Le monde m’appartient de
long en large.
Dès que je tourne la tête, le regard coquet, je deviens
actionnaire, inspiré par le « moi » du monde. Sans oublier
le bataillon de la garde céleste, le bleu
du ciel, le capuchon des âges, patron de
l’insaisissable.
D’un air coquebin, je regarde les filles d’une
élégance maniérée. Je sais si bien combien elles me
rappellent la cristallerie des âmes. Curieux, je prête
attention
à leur magie, et aussitôt elles jouent du chapeau.
Abracadabra ! Instrument à cœur ! Voici que je me
retrouve vingt-ans après…
Vous ici ? Oui, et profondément ancré dans les bras
d’une Tendrette (être féminin), avec des sentiments
indéfinissables et connectifs à côté du réel. Ma
gracieuseté, je suis ton étoile, toi tu es mon soleil. Tout
est dit. Je dois passer à autre chose. Le récit de ma vie ne
peu s’arrêter qu’à cela, même si la rencontre d’une étoile
avec le soleil est inouïe. C’est bien connu, le merveilleux
ne s’arrête pas, tout comme nous, il évolue et passe le
témoin.
D’ailleurs, cela donne la migraine que se cantonner au
bonheur de la caste des bien portants. Loin de moi la vie
réglée et tranquille, ce n’est pas ma vie.
Voici ma dépêche : mon amour distillé par la présence de
l’être féminin, je me livre
à un travail surhumain.
Voici mon rêve : aimer à distance de conscience, tous
les humains sur mon chemin,
du même amour. Quel projet mes aïeux ! Il en résulte
d’infinies complications… et tant mieux, je peux dire mon
essentiel des choses aux rouages de l’affect. Mon évidence
se fait visible ainsi que mes détraquements.
Amour, il y a si longtemps que nous ne nous sommes
vus. Aurais-je encore mis la barre trop haute.
Toutefois, c’est sur cette pensée souvenante que mon
canot se renverse dans le courant agité. Quel bain
salutaire ! Je
me sauve tant bien que mal. Eberlué, je regagne la rive avec
mon infirmité à aimer. J’apprends à soigner mes plaies
cruentées dans les tortures de la solitude. Mon corps
s’enveloppe d’une carapace et
tel un crustacé, j’apprivoise les fonds marins.
Poupsse ! Meilleur il est, vivant, le passé remonte à la
surface, le temps file, et au passage, je remonte avec lui
d’une grande bouffée d’air. Waouww ! A présent, il fait bon
vivre l’homme nouveau, celui de l’instant.
L’amour n’est pas un salon intellectuel aux visites
d’usage, que je sache !
Certes, ainsi va ma route, je me relève à juste titre
d’où j’ai trébuché. Je peux détourner quelqu’un sur ma
route, mais lui, l’amour, il est ma route qui se dessine et
s’étire de couleurs. Debleu ! que je tombe mort ou blessé,
peu m’importe ! Je m’efforcerai
vers des
imaginaires qui existent sans aucune scène écrite à
l’avance.
Authentique, du haut de ma branche, sur un arbre
perché ; soulevant des souvenirs, j’entre en connaissance
avec cette eau qui passe. Elle aussi a une mémoire de
lointain en immense, de ce que je nomme l’inconnu de vie.
C’est aussi ma part d’inconnu. C’est un livre de souvenirs
qui me suit depuis la naissance de mon infini. Et
aujourd’hui, je l’ouvre en grand de toutes mes voiles. Il me
tire des aveux, des secrets… je lui partage confidemment mon
lieu d’innocence. L’âme dans les branches, tel un succédané
de valeur humaine, je deviens créature d’évolution. Je n’ai
d’impénétrable pour personne. Je suis homme. La vie me
connaît.
Cancoillotte donc ! Elle court ma riviérette
gracieuse dans ses mouvements, au-devant d’un temps de
volonté. Je me laisse pénétrer, sans me jeter. Pas de
frontière, comme à mon habitude, je passe avec ma cathédrale
d’image. Je fais venir un peu d’eau à mon moulin, et voilà
que l’eau des
yeux apparaît. Je pleure utilement sur ma branche.
A plus de cinq
mètres du sol, je lui apporte mon hommage par un langage à
part. Même que,
j’écoute mes intentions réelles. Ma foi, je suis
parfaitement sincère, je ne me confonds à aucun système de
la raison. Je vieillotte auprès des feuillées, à la chaleur
de ma compliance. Je m’adapte à la vie qui vient et
m’harmonise à mon ignoré. L’arbre me porte, le cours d’eau
me promène, me guide et me conduit. Alors pas de souci !
Nous parlons tous trois la même langue avec une si grande
confiance, que nous pouvons tout nous dire sans nous voir.
Tout cela est pur et sans compliment. Dorénavant, un
fil tiré de mon âme se décoconne dans l’esprit du lieu.
C’est un esprit qui me montre combien je suis confiné dans
mes états de conscience et de débrouillardise. Et de leurs
secrets dépendent mon évolution, en silence, sur la route de
la mer. A ce trait, je me dois d’y aller sans perdre un
instant. Fort heureusement pour moi, je ne pars
pas à l’origine de la cancoillotte. Sans façon, je ne
suis point équipé pour telle expédition.
Sans la délicatesse de l’esprit, je suis confit dans
une tête d’eau, au risque de rétrécir la pensée et de crever
comme un séquestré de l’alphabet dans un putanat littéraire.
Mais non ! Mais si.
L’homme est une chaleur intime, le frère de plume
vaut mieux que la prostitution de l'entendement. C’est là ce
qui fait la perte de l’intention littéraire. Et depuis lors,
sans dessein, il n’y a plus d’âme dans un écrit. Juste des
pages de supplicié intellectuel, sans authenticité aucune.
De sorte que les rumeurs médiatiques tirent de
plus en plus les hommes vers l’inexistant afin de les
éloigner définitivement des rossignols et des coquelicots.
Et j’en viens à me dire : jamais ! Jamais la ville et la
maison de retraite, une chantilly par ici, un prix Goncourt
comme sucrerie, un prix d’injuste gloire par-là ! Plutôt
mourir. Mourir délibérément, et déjà de mon vivant. Dis mon
Doubs, je sens trop bien que partir sans toi, n’est pas
partir.
D’ailleurs, voici, il me reste ma coquille de noix.
Cap’taine ! mise
à l’eau. Plouf ! Soldat d’homme, j’embarque. Sans
hésitation, je vais tâcher de vivre puissamment mon
impossible question. Finalement, rien ne pourra jamais plus
m’arrêter dans mes mouvements d’esprit, pas même le bleu des
profondeurs qui
connaît mes pures intentions. J’arrive au grand jour, tout
fou, tout doux atteint de passion de vivre…
Sommaire:
Sur un arbre perché
Par-dessus l’eau
Fontanges
Colchique
Quand brille l’instant
Ma dame de compagnie
Parages et méditation
Beethoven (l'oiseau)
Le partage des eaux
Le golf de l’anneau
-
Revue Ecologie, Alternative et
Non-violence
-
Revue sillage, de l'association vaudoise des écrivains
automne 2007, cahier numéro 71
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